Cette nuit deux hommes exécutés : comme Caryl Chessman il y a 51 ans.

Publié le par modem08

195px-Troy Davis Execution Protest 2011 Shankbone« Initialement prévue à 19 h locales (23 h 00 GMT), l'exécution a été retardée de plus de quatre heures, dans l'attente d'une décision de la Cour suprême des Etats-Unis, qui a finalement autorisé sa mise à mort. Le décès a été constaté à 23 h 08 (03 h 08 GMT jeudi), une quinzaine de minutes après le début de l'exécution. », telle est l’information laconique et brutale colportée aujourd’hui par les médias.

En effet, cette nuit, vers cinq heures du matin, pendant que nous dormions paisiblement en France, Troy Davis, cet Afro-américain de 42 ans, s’est vu administrer l'injection létale au pénitencier de Jackson en Géorgie, après avoir quitté le couloir de la mort où il se trouvait depuis 20 années. Durant cette période, son exécution fut reportée à plusieurs reprises en raison des doutes planant sur sa culpabilité qui lui valurent l’appui de nombreuses organisations et personnalités. Parmi celles-ci, prirent position pour soutenir le condamné à mort dans son combat pour la libération : Amnesty International, le Conseil de l'Europe, John Lewis (figure marquante du mouvement des droits civiques et représentant démocrate de la Géorgie), l'évêque sud-africain Desmond Tutu (prix Nobel de la paix 1984), William Sessions (directeur du FBI sous la présidence de Ronald Reagan, pourtant favorable au principe de la peine de mort), l'ancien président Jimmy Carter, le pape Benoît XVI (à travers le nonce apostolique aux Etats-Unis), l'actrice Susan Sarandon et des centaines d’anonymes lors de manifestations de soutien qui ont eu lieu partout dans le monde.

Condamné à mort pour le meurtre du policier Mark MacPhail tué par balles sur un parking de Savannah en 1989, Troy Davis avait déjà échappé à trois exécutions grâce à de multiples recours judiciaires évoquant des doutes quant à sa culpabilité. Lors du procès, neuf témoins l'avaient désigné comme l'auteur du coup de feu mais l'arme du crime n'avait jamais été retrouvée et aucune empreinte digitale ou ADN n'avait été relevée. Depuis, sept témoins s'étaient rétractés, certains d'entre eux affirmant avoir été incités par la police à accuser Troy Davis.

Cette même nuit, quelques heures avant Troy Davis, au Texas (Sud), Lawrence Brewer, un Américain de 44 ans membre du Ku Klux Klan condamné pour un meurtre raciste, était lui aussi exécuté. Combien d’autres dont on n’a pas entendu parler depuis cinq décennies, quand on sait qu’à ce jour, 34 Etats américains sur 50 (68 %) appliquent la peine de mort. Durant la seule année 2010, 46 exécutions ont été pratiquées aux Etats-Unis, presque, une par semaine !

Bref, pour ma part, cette exécution me transporte 51 ans en arrière, j’avais 12 ans. Il me souvient que j’avais lu, par je ne sais quel hasard, dans notre quotidien l’Ardennais que dans ma préadolescence je ne consultais que rarement, un article qui détaillait l’exécution de Caryl Chessman avec force détails sur ses derniers instants dans une chambre à gaz (nos amis journalistes de l’Ardennais pourront rechercher dans les archives s’ils en ont le temps).

Cette lecture juvénile m’a marqué au point qu’aujourd’hui je suis dans l’émotion qui m’envahit il y a 51 ans après cette macabre lecture, dont le souvenir ne m’a jamais quitté depuis lors et dont j’ai rarement fait état, probablement tant elle me fut insoutenable du haut de mes 12 ans ; au point d’ailleurs, que je n’ai jamais pu supporter depuis lors, la relation écrite ou visuelle de détails horribles ou sordides sur les faits divers dont se repaissent certains médias actuels d’après ce que j’en sais. M’y voilà malgré moi replongé aujourd’hui.

Au-delà des supputations de culpabilité ou d’innocence de Caryl Chessman il y a cinq décennies, de Troy Davis et de Lawrence Brewer aujourd’hui, cela n’est pas le sujet qui me préoccupe. En tant qu’être humain, je me sens profondément bouleversé au tréfonds de moi-même par l’exécution froide et brutale d’un être humain, en application d’un processus juridictionnel implacable qui affranchit de tout mais, quoi qu’on en dise aboutit intrinsèquement à un véritable assassinat, au sens étymologique du terme.

De quel droit fusse-t-il d’origine étatique peut-on s’arroger le pouvoir de vie ou de mort sur l’un de ses semblables ? Depuis 1960, je suis convaincu que rien ne peut justifier une telle latitude !

Bien évidemment, j’entends déjà les cris d’orfraie des tenants de la peine de mort me hurler aux oreilles : mais que feriez-vous si l’un de vos proches, épouse, enfant, petit-enfant… était victime d’un crime abominable comme il en existe trop souvent ? Peut-être, serai-je tenté comme beaucoup de hurler mon désespoir, de me révolter et de crier vengeance puisque la nature humaine nous porte à ce type de réaction, encore que ce ne soit pas toujours la réaction des victimes, fort heureusement. Aussi, puis-je espérer qu’en de telles circonstances, si un tel malheur devait personnellement m’accabler un jour, puisse l’avenir m’en préserver, mon esprit serait plus fort que la matière.

Pour revenir à des considérations plus terre à terre, d’aucuns pourront m’associer à la démarche de François Mitterrand qui fut le Président de la République française à l’initiative de l’abolition de la peine de mort dans notre Pays et, qui y parvint contre vents et marées. Ils auront raison sur ce sujet qui n’est d’ailleurs pas politique mais philosophique. En effet, ce n’est pas parce que j’admire le courage qu’il fallut, pour prendre une telle décision - dans le contexte de l’époque qui est encore assez souvent celui d’aujourd’hui, non pas juridiquement, mais en tout cas dans les esprits -, que j’approuve une froideur et une absence de scrupule en tout autre domaine, précisément celui de la politique.

Tout cela ramène à la complexité de l’être humain, à ses forces, à ses faiblesses, en quelques mots : à sa terrible condition.

 

 

                                                                                  Michel TONON

                                                                                  Modem Ardennes

Publié dans Société

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Michel 05/02/2014 19:18

Serait-ce là que les grands esprits se rencontrent ?

Je plaisante bien sûr, n'ayant pas le talent de Nicolas Peyrac loin s'en faut.

En tout cas merci Tietie007 car j'ignorais que Caryl Chessman avait écrit un livre. Il m'intéresserait de le lire.

Tietie007 05/02/2014 17:11

Moi c'est la chanson de Nicolas Peyrac, So far away, qui fait allusion à Chessman, qui m'avait fait lire son livre.

Picard 24/09/2011 13:46


Article poignant et courageux, qui interroge sur soi-même ...... dans la complexité de l'humain .....
Joëlle